vendredi 16 octobre 2009

La potion, ersatz du tout-en-voiture, jus pressé du dernier derrick…
Qu’ils nous forcent toujours ! Le gosier écartelé… de bien vouloir digérer !

Potion du dernier Hocus ! Pocus n’a pas pris la peine… Et c’était pourtant la dernière…Crevée la magie ! Au loin féerie !
Plus que cette potion…Qu’on nous sert, là, avec des tenailles…Arracheurs de membranes !

Fascistes ! Publicistes !

La potion… plus que ça apparemment … la soupe et dodo… C’est comme ça qu’on devient con…

La potion ! Ils n'en démordent pas… La Loi ! La Loi … Qu’ils se mettent à gueuler dans tous les coins…Prison ! Zonzon… La dernière chance la potion !

Eh bien c’est rempli de trou qu’ils me la feront boire ! Passoire… peux pas mieux faire !
Au peloton ! Allez les troufions ! C’est l’heure ! … À la médaille ! Tout est entendu mes canailles… Boum Boum… pas Gloup Gloup… Débarassés, vous, moi, tout le monde arrangé !

Ils ne veulent même pas… le sang apparemment les indispose… Des emmerdeurs, du képi à la botte cirée !

Pas moyen d’en finir…La potion ! La potion !

Là ça commence à devenir malsain… mais je ne vais pas me lancer dans des explications avec ceux là… La Loi ! La Loi… Leur Dieu… la plus crâne et désinvolte de toutes les idoles…

Ils ressortent les tenailles … cette fois c’est pour de bon… je n’y échapperai pas qu’ils me répètent…

Allez les gars ! Encore un effort ! Je sens déjà les relents de votre mixture !
Du nerf ! On en voit le bout !

Et ils y vont… plus fort que Belzébuth ces guignols d’uniforme ! On dirait pas à première vue… c’est si transparent… juste un murmure … on ne s’en méfie pas vraiment… mais quand ça vous tend la tenaille c’est bien différent… ça grandit on dirait… tout en fer et en vitre…

Ça vous prend au ventre… ça tire… ça grimace… ça hurle…

Alors on s’agite … nous… bien normal… mais ça grandit encore et encore…
Ça vous prend à la gorge… amer et sec… on dirait presque du sable…

Et eux… je les vois qui s’en vont…ne partez pas… mes amphitryons, mes mignons !
J’en ai encore d’autres ! Je vous en ferais voir avec votre potion !
Venez qu’on rigole !
Je n’ai pas fini !

Mais ils sont partis… et ça grandit, encore et encore…

vendredi 3 avril 2009

Le miroir des villes

Suivre les lignes, qui se collent
sur le sol de nos entrevues.

Les passages se croisent,
palimpsestes de ville
qui recouvrent la terre nue.

Je croise encore ton ombre,

silhouette de mur,

fondant d'écueil en écueil,
sur les rebords de briques,
les comptoirs de zinc,
et les terrasses ensoleillées
de nos rendez vous d'été.

Les cartes se recollent,
dans la mixture des lignes de sol.

Carreaux de trottoir,
soupesant les pavés de nos murs.

L'horizon se fixe à nouveau,

deuil du jour,

un soleil meurt dans l'ombre
des cimes qui déchirent le ciel triste.

Ciments,
tours
et immeubles de verres.

Je cherche les lignes,
les traces,
laissées par l'usure des trottoirs ;

la faille,
dans l'écran sombre
qui aveugle le passeur d'eau.

Je compte sans nombre
quelques esquisses d'un monde nouveau.

Les lignes de sol,
se courbent
et s'envolent.

Dans l'envers d'une horloge
elles emportent le seul sentier,
pauvre de balises et d'espaces clos,

où j'avais cru,
peut être un Instant,

traverser le miroir des villes.

mercredi 18 mars 2009

Ailleurs en scène

Deux marcheurs s’arrêtent en un lieu déterminé.
A : Ailleurs c’est ici.
B : C’est bien ce que je dis.
A : Nous sommes d’accord.
B : D’ailleurs nous sommes d’accord. Et d’ici ? Pouvons-nous nous accorder sur l’ici maintenant ? Ailleurs est entendu, plus loin est compris ; ici fait défaut.
A : Ici fait des fau-tes. Si l’ici est ailleurs, ne faut-il pas aller le chercher ?
B : Non, l’ailleurs est ici ; pour ici c’est autre chose : il refuse de se montrer. Il craint l’ailleurs qui lui colle au derrière.
A : C’est fou ça ! Mais où est ailleurs, s’il n’est pas ici ?
B : Mais il est ici !
A : Nous sommes d’accord.
B : D’ailleurs nous sommes d’accord. Et d’ici ?
A : A vue de nez…
B : Plutôt d’une longue vue… Ici n’est pas là, il serait plutôt plus loin.
A : Là non, plus loin… Je ne sais pas.
B : Ouvrons l’œil, là n’est peut-être pas loin.
A : Mais là n’est pas ici !
B : Peut-être… Là nous le dira, car s’il n’est pas ici, ce qui serait fâcheux, il est avec ici.
A : Ici qui est ailleurs.
B : D’ailleurs nous sommes d’accord.
A : Allons voir.
Ils vont un peu plus loin.

[Mes hommages à Beckett et Lacan.]


Je teinte encore le début de mes nuits,
Des perles noires de mes yeux d’encre.

La course, lente et surprenante
Du poignet espérant l’improbable.

Je teinte encore le début de mes nuits,
Terre qui se cherche encore,
Fenêtre, miroir, que l’on ne traverse pas.

Je teinte encore le début de mes nuits,
D’une palette, échouée sur les écueils
Du grondement retors de mes entrailles.

Cicatrices du grand jour,
Plaies de lumière,
suppurant du pue de leurs paroles.

Quelques échos nous renvoient à la langue des Maîtres
Qui rampe sournoise le long des ruelles
Où il n’y a pas si longtemps
Nous goûtions les lèvres irréelles
D’une camarade échappée de l’ombre.

Je teinte encore le début de mes nuits,
À la poursuite peut-être
De l’éphémère innocence,
Prémisse du déferlement,
Fumée palpable,
Reflet que l’on visite,

Fruit mythique,
Rassasiant l’homme affamé de possible.

Rêve

mardi 3 février 2009

Les hommes peignent ce qu'ils peuvent

Une rue à double sens, le soir. Le lieu est quasi désert. Des façades à ton dominant de gris composent le décor de fond de scène. Deux lampadaires sont disposés symétriquement sur le milieu de la scène, l’un à gauche, l’autre à droite. Vers l’avant-scène, la bordure du trottoir délimite distinctement ce dernier de la route.

Félix se tient un peu avachi près du lampadaire de gauche, le regard diffus dirigé vers le sol. Progressivement, le milieu se fige dans un état d’asphyxie. L’apparition par la droite de Lucien rompt la torpeur de la rue silencieuse. Il marche de plutôt vive allure en direction de l’autre extrémité de la scène. Il interrompt son projet de déplacement une fois arrivé à la hauteur de Félix. Il ouvre la conversation, un peu désabusé.


LUCIEN : Te voilà, toi. (A part.) On sort, on déambule ; on fait un tour, on se promène… (A Félix.) Et qui voilà ?
FELIX : Qui ?
Un temps.
LUCIEN, tout en accomplissant un geste négligé de haut en bas, en direction de Félix : Tu ne veux pas te résoudre à le quitter ?
FELIX : Qui ?
LUCIEN, désignant un objet de manière confuse dans la direction de Félix : Mais tu vois bien !
Félix se retourne brièvement pour voir.
FELIX : Non, je ne vois pas.
LUCIEN : Il t'accompagne jour et nuit...
FELIX : Je ne vois pas de qui tu parles.
LUCIEN, se sentant poète, une gestuelle aérienne aidant : Il serait ta lumière pour ainsi dire...
FELIX : Je vois surtout que tu es particulièrement enluminé... Euh, illuminé ce soir !
LUCIEN, vexé : Ce n'est pas le moment de faire de bons mots. (Un temps.) Si tu affirmes que tu es sans attaches, tu peux m’accompagner loin de cet endroit, qui n’a… (Il jette un coup d’œil giratoire.) rien de bien flatteur à offrir.
FELIX, embarrassé : Tu ne peux pas dire ça. Euh... Je ne peux nier que je suis attaché à toi...
LUCIEN : Ca va, ça va... Il pourrait y avoir des gens...
FELIX : Oups !
LUCIEN : Comme tu dis. (Un temps.) En tout cas, cela ne peut pas nous empêcher de faire quelques pas...
FELIX : ...empêcher de faire quelques pas... Mais de quoi tu parles ?
LUCIEN : Mais ton "attachement" ! C'est comme ça que tu l'as formulé !
FELIX : Ah d'accord, il faut être clair avec moi.
LUCIEN : Je t'en prie.
Un temps.
FELIX : Je pense même que cela pourrait être le contraire.
LUCIEN : Plaît-il ?
FELIX : Je l'affirme.
LUCIEN : Ah oui ? Eh bien, sois-en loué. (Sourire.) Les mystères méritent sans doute que l’on s’y attarde… (Il étouffe un prompt fou-rire sarcastique. Un temps. Il se ressaisit.) Alors, qu'affirmes-tu, juste pour être certain que nous parlions finalement de la même chose ? J'aime bien perdre mon temps mais modérément, et pas à cette heure-ci, vois-tu ?
FELIX : Eh bien, tu vois bien... (Se reprenant.) Tu n’en auras jamais assez de me triturer l'esprit avec tes réflexions bien pensantes !
LUCIEN : Je viens de dire quelque chose !
FELIX : Oh assez !
LUCIEN : Je n'aime pas perdre mon temps à cette heure !
FELIX : Je m'en vais.
LUCIEN : Tu t'en vas ?
FELIX : Et de ce pas !
LUCIEN : J'aimerais voir ça...
FELIX : Si cela peut te faire plaisir...
LUCIEN : Cela risque d'être distrayant. (A part, vivement.) Je partirai dans l’autre direction.
Félix fait un pas en avant puis fait un demi-pas, regarde en arrière, joint les deux pieds et demeure immobile.
LUCIEN, passablement impatient : Alors ?
FELIX : Je l’ignore. (Péniblement.) Quelque chose me retient…
Un temps.
LUCIEN, figeant le corps et soutenant le regard : La crainte de l’inconnu ?
FELIX : Sans doute.
LUCIEN : Je comprends. (Son regard se fait léger et se dirige vers les hauteurs. Il fait un pas tout en parlant.) Plus jeune, je… (Son regard revient à l’horizontale.) pour moi, sortir était un calvaire… Ah, finissons-en ! J’y ai pris goût, à force, de toute façon.
Félix détourne son regard de Lucien et l’oriente vers le trottoir.
FELIX, empiétant sur la seconde phrase prononcée par Lucien – commençant par « Plus jeune, je... » – car absorbé par la vision du trottoir : Finalement, ce coin de trottoir commence à m'être familier.
Un temps, Lucien reprend ses esprits, plus patient.
A l’audition de la voix de Lucien, Félix détache son regard du sol pour le porter sur son interlocuteur.
LUCIEN : Tu y es lié alors ?
Félix se retourne une fois encore et observe le trottoir en faisant la moue.
FELIX : Il n'a rien de particulier, pourtant. (Absent de nouveau un instant à la vision du trottoir.) Il est gris comme un trottoir…
Silence.
LUCIEN, gêné : Tu sais, je ne suis pas venu pour ça…
FELIX, encore contemplatif : Ou alors ce sont tous les trottoirs qui sont gris.
LUCIEN, reprenant un brin de conviction : Mais lorsque je t’ai aperçu, j’ai décidé de faire quelque chose pour toi.
FELIX, toujours à demi dans un songe : Allons donc ! Tu t’intéresses au gris maintenant ?
LUCIEN : Pas vraiment, non. Euh, j’ai essayé d’y placer des jalons. Pour m’y retrouver. (Il s’emporte brusquement.) Pour ne pas se laisser abuser !
Félix ne réagit pas. Lucien, déçu, s’apaise presque instantanément.
FELIX, exagérant subtilement le tragique dans ses gestes : Ne vois-tu pas que le gris nous cerne ? C’est un soulagement à mes yeux qui en ont trop vu.
Un temps, durant lequel Lucien, dubitatif puis amusé, puis les deux, fixe Félix.
LUCIEN, bonhomme : Je t’en prie, ne noircis pas le tableau, nous avons à peu près le même âge.
FELIX, étouffant un éclat de rire : Veux-tu dire qu’il ne tardera guère, avec mon pinceau… anthracite, que je me découvre un franc penchant pour le noir ?
LUCIEN, partageant le même état : Tu ne veux pas céder, hein ?
Un bref instant de bonne humeur clôt cet épisode.
Silence.
Félix cherche mollement ses repères dans le gris.
FELIX, regardant d’abord ailleurs : Il est aisé, pour toi, de venir défendre la diversité… (Il adresse son regard à Lucien.) Les couleurs !… Toutes ces choses, bonnes selon les canons de l’humanité… (Il mime d’un geste subhorizontal et tremblant le déplacement de Lucien.) Toi, qui es en mouvement…
LUCIEN : Détrompe-toi, tout n’est pas rose… Qu’ai-je dit ? Oui, et tout n’est pas gris…
FELIX, opinant abusivement du chef : Merci bien.
LUCIEN : Laisse-moi terminer. (Lucien use d’une gestuelle ample et spatiale.) Il s’agit de te faire comprendre que dans l’étendue, vaste, par-delà ce lieu, où tu croupis, (Le visage de Félix devient disgracieux.) tel un déshérité de tes semblables, on ne peut pas établir de règles strictes pour nous, les humains. Chacun ses pinceaux, chacun sa peinture.
FELIX, bondissant, le visage rayonnant de nouveau : Un conte rupestre !
LUCIEN : Oui, ben bon, les commentaires, et la quête se feront à la sortie. (Il s’interrompt brièvement.) Qu’est-ce que je voulais dire ? (Il cherche des yeux la réponse, la trouve.) Oui, voilà. (Avec conviction.) Pour mettre en application cet apologue, il faut que tu te débarrasses de la peur de l’altérité, et que tu cesses de vénérer cet objet stérile, que tu as dû confondre avec la lumière divine.
FELIX, boudeur : Le conte s’est gâté sur la fin. Cela me concerne… (Un temps.) Connaîtra-t-on enfin cet objet mystérieux ? (Décidé.) Vas-y, je suis prêt à l’entendre.
LUCIEN : Je pensais, avec le temps, que tu le savais. Aussi curieux que cela puisse paraître, tu es esclave d’un lampadaire.
Félix, dubitatif, fait brusquement volte-face. Il dévisage belliqueusement la source lumineuse. Enfin, rassuré, il revient face à Lucien.
FELIX : Bof, il est comme le trottoir… Rien de particulier…
LUCIEN : Aucun signe distinctif en effet. Essaie de partir pour voir. Tu m’en diras des nouvelles.
FELIX : Vas-y doucement, hein ? Chacun sa croix… Oui, je sais, on peint difficilement avec une croix. (Félix se concentre.) Bon, j’y vais.
Félix fait deux pas secs en avant, joint les deux pieds et tente de ne pas regarder en arrière. Il finit par détendre ses membres. Il se tourne vers le regard de Lucien en attendant naïvement qu’il prononce quelque chose. Puis, l’échec étant prononcé indiciblement par le silence, il jette un coup d’œil sur l’objet lumineux.
FELIX : Je ressens… comme une absence. Je ne peux pas m’éloigner. Un doute.
LUCIEN : Ne cherche pas plus loin, c’est le lampadaire.
FELIX : Il faudra que je m’y habitue. (Un temps. A partir de cet instant, Félix se retourne à loisir pour contempler le lampadaire.) Hum, cela peut correspondre… Il paraît honnête ce lampadaire ; néanmoins je n’ai pas d’ascendance canine, je n’ai pas à me prendre d’affection pour ce genre de poteaux lumineux.
LUCIEN : Pourquoi tant de sévérité ? Peut-être symbolise-t-il quelque chose pour toi ? (Des envies poétiques s’emparent de nouveau de lui, plus sincères que précédemment.) Tu pourrais l’avoir perçu comme un phare solitaire dévoilant une amorphe mer bitumeuse.
FELIX, prolongeant l’épanchement poétique sans y croire : Je m’y serais aliéné, tel un navire oublieux des récifs qui bordent de pareils édifices ? Être un navire échoué, est-ce mieux qu’être un chien transi ?
LUCIEN : Les navires sont propres. Hum, plus propres que les chiens en tout cas. (Un temps. Il considère le lampadaire.) Tâchons, à présent que la lumière… que la vérité nous est plus ou moins à l’esprit, de te dépêtrer de ce bourbier rayonnant.
FELIX, songeur : Les chiens n’arrêtent pas de l’arroser, preuve que je ne suis pas un chien. (Un temps.) En fin de compte, les traces d’éclaboussures lui dessinent un visage particulier. (Le visage de Félix s’éclaire. Ce-dernier pointe du doigt un endroit précis au milieu du lampadaire et Lucien est attentif.) Et ici, un reste d’affiche collée, comme sur tant d’autres muets alignés, mais pas n’importe où, et pas n’importe comment. (Il tente de parcourir ses formes de ses mains à distance.) Ce lampadaire n’est pas aussi commun qu’on le pense.
LUCIEN : Cela reste un lampadaire.
FELIX : Un lampadaire… Un compagnon, de trottoir… Le fer furtif d’une vie peu reluisante. (Résigné.) Je dois faire mon deuil. (Joyeux.) Je viendrai le décorer, il ne sera pas comme les autres. (Avec vivacité.) Et je ferai en sorte qu’il ne soit pas laissé à la merci de ces crétins de chiens. Ils ne respectent rien.
Un temps.
LUCIEN : L’important, c’est de partir à présent.

lundi 2 février 2009

Prologue

Amis rêveurs de jour, bonjour !


« O cité de rêves verbeux,

Cite les verbes heureux,

Comme autant de sites à dentelles avérés,

Toi, la citadelle rêvée ! »


Ainsi Robin s’adresse à la forte demoiselle, dans sa langue ajourée. Ce faisant, il inaugure celle qui accueille, ville franche de toute règle, des textes confiés en exposition comme de possibles tableaux d’humanité. Elle naît d’un désir léger et quasi-vain : partager le plaisir de l’écriture. Ce n’est peut-être qu’une ville franche de plus, mais puisse-t-elle être la demeure féconde de nos rencontres de lettres !