Lisons dans les plis de la toile de la tente, les sinueux replis de son histoire. Pour ce faire, je vous invite à les agiter de votre souffle, pour la faire parcourir de nouveau les cieux qu’elle a connus.
Nous partons donc avec elle à la tombée de la nuit et voguons par-dessus une mer de sable. Portée par le vent chargé de sable, nimbée par la brume brune qu’il forme, elle s’ensable devant une petite oasis, perdue dans l’immensité d’un désert. Nathan en sort assoiffé et curieux ; il se jette sans retenue dans l’abreuvoir naturel. Un grand serpent bleu apparu sur une berge, quelque peu choqué par l’ avidité de ce buveur, l’interpelle : « Avec quel empressement tu avales cette eau ! La mérites-tu, la connais-tu vraiment ?
- Je ne sais... Comment puis-je te le prouver ?
- Imite-la. Epouse ses courbes et sa souplesse incomparable. Fais-toi plus liquide que l’eau elle-même. »
Nathan tente d’onduler du corps, mais il n’est pas à l’aise avec la danse. Alors le serpent : « Tsss. Concentre-toi, fais-toi goutte, ruisseau, rosée, vague dans l’onde. » Alors l’apprenti danseur se fait goutte, ruisseau, rosée, vague dans l’onde. Les nuées au loin s’amassent ; le vent s’époumone et répand la pluie sur l’étendue désertique. Le serpent, tout frémissant de joie, se dresse et fixe un instant de ces yeux d’or l’enfant, et d’une ondulation, disparaît. Demeure seulement de lui une goutte d’un bleu turquoise profond et à la rondeur exquise. Elle est grosse comme la main de Nathan, et visqueuse, déverse sans fin du liquide. Il n’a pas été attentif à la spirale géante qu’a formée un serpent vert, qui, s’étant étendu depuis l’oasis, a mué en forêt dense et profonde. Lorsqu’il lève les yeux, Nathan est surpris de ne plus voir le désert. Il aimerait connaître l’origine et la nature cette goutte ; il envisage d’interroger le serpent bleu et commence à parcourir la forêt. Il est charmé par la végétation luxuriante et les papillons multicolores. L’un d’entre eux le fascine, il le suit respectueusement, tandis qu’un grand serpent rouge se met à suivre le suiveur du papillon. L’animal recouvert d’écailles, appâté par la chair apparemment tendre du jeune, dégueule sa langue de flamme pour le déguster. Nathan esquive, et le serpent déçu mue en dragon rouge avec dents vertes et lèvres jaunes, et avec des ailes rouges et jaunes. Face à l’haleine et la fureur du dragon, Nathan se réfugie derrière une souche, aussitôt broyée ; de souches en souches, se recroqueville sous un rocher, à l’abri de la tempête de feu. De désespoir et un peu par hasard, il sert fort la goutte visqueuse. Les nuages apparaissent, noirs et lourds. La pluie est plus nourrie que lors de la danse. Le soleil reparaît bien plus tard, et plus tard encore Nathan se relève. Il se trouve dans une clairière de bois dévasté et aperçoit au milieu des souches ce qui ressemble à une pierre ardente comme un rubis de feu. C’est en effet un pierre au feu incessant, mais qui ne brûle pas son porteur. Il la recueille délicatement, et remonte dans la tente, il ne souhaite pas rester dans la zone. Mais la tente a été déchirée à plusieurs endroits, et ne se gonfle plus avec le vent. Soufflons tous pour aider Nathan à repartir. Rien n’y fait : la tente ne se gonfle pas assez pour abandonner le sol. Nathan quitte la tente, triste et s’assoit la tête entre les mains dans la clairière morte. Pourquoi est-il là ? pourquoi ces pierres ? Il pleure sur la goutte ; derrière lui, s’amasse un nuage bruissant de libellules. Une libellule plus colorée s’en détache et prend la parole : « Que t’arrive-t-il mon petit ? Nous avons assisté à une explosion de feu et d’éclair par ici. Et cette clairière...
- Je suis loin de tout, et ma tente ne vole plus, par l’effet de cette goutte magique.
- Il te faudrait faire appel aux vents. Domptés, ils gonfleront aisément les voiles de ta tente.
- Mais comment ?
- En récupérant le cristal des airs.
- Et comment ?
- Mmh. » Les libellules bourdonnent.
« Il va falloir interroger le mage blanc. Il est au fait de ses choses. » L’essaim, avec sa reine en tête, recouvre la tente, qui commence à quitter le sol. Nathan, surpris, s’engouffre de justesse dans l’engin nouvellement volant.
Le voyage aérien s’achève dans une montagne d’aspect lunaire, faite de rocailles bleu nuit, sur laquelle se détache une tour blanchâtre. La tente atterrit à son pied. Nathan s’attarde sur les inscriptions runiques en fer forgé des deux grandes portes d’entrée. Il pénètre dans la tour et doit gravir un escalier qui lui paraît sans fin. Les murs sont recouverts de livres poussiéreux. Une heure ou deux plus tard, une porte taillée dans la paroi de livres grince. Un chien robuste, à la longue barbe grise et habillé d’une toge de mage blanche, en sort et parle ainsi : « Je sais ce qui t’amène, mon enfant ; mais seras-tu assez courageux pour arracher l’outre des vents ?
- Je… Euh.
- Elle se trouve à l’Est, au-delà de la source à l’eau claire. Il te faudra affronter les vents déchaînés sur le plus haut sommet de la chaîne. Heureusement, tu es venu avec mes amies libellules et elles te seconderont dans les épreuves qui t’attendent. Voici un appeau qui te permettra de les guider si tu es dans le danger. »
Nathan remercie le mage pour les conseils et les vivres qu’ils lui donnent et presse le pas vers la source à l’eau claire. Il marche sur une terre tellement sombre et désertique qu’on ne sait s’il fait jour ou nuit. Au loin un bosquet qui diffuse faiblement une lumière blanchâtre, attire son attention : il lui rappelle la tour. Il se souvient qu’il est en possession de l’essence de feu et la prend en main pour éclairer la terre aride qui l’environne. L’essence flamboyante fait mieux, elle colore la terre en un orange chaleureux, qui raffermit la détermination de Nathan. Il s’approche ainsi de la source, émerveillé, et trébuche sur une racine. Une grenouille gobe la flamme éternelle et disparaît dans l’étang de la source. Nathan inquiet regarde dans l’eau, et aperçoit brièvement la grenouille grossie et rougie. Toujours inquiet, il demeure à regarder, mais sans succès. L’étang se met à faire des bulles, beaucoup de bulles. Une énorme grenouille, zébrée de rouge, en sort. Elle est grande de deux mètres et possède des dents bien tranchantes. Elle lance sa langue en direction de Nathan, libérant son haleine de soufre. Elle ne fait que trancher un tronc, car Nathan s’est jeté à terre, où il siffle de l’appeau. Les libellules vrombissent en masse. Il frotte fort la goutte, en esquivant de justesse le nouveau lancer de lasso de la grenouille, qui ne fait qu’emporter une poignée de libellules. Les nuages au-dessus d’eux s’assemblent lentement, faisant le sol sombre, sur lequel Nathan vient de se voir attrapé. Bien que les libellules aient essayé de brouiller la vue de la grenouille, la jambe de Nathan est tenue par la langue, et la grenouille le traîne jusqu’à sa gueule ; c’en est bientôt fini de lui. De désespoir, il empoigne plus fort encore la goutte, l’agite vivement contre la grenouille. Un jet d’eau jaillit de sa main, tandis qu’il se rapproche dangereusement de la gueule. Ayant retrouvé espoir, il tend vigoureusement la goutte vers ce caveau fétide, si fort qu’elle y déverse une formidable vague qui le submerge de l’intérieur. Sous la pluie torrentielle, elle rapetisse à vue d’œil en recrachant l’essence flamboyante. « Ca t’apprendra ! », s’exclame-t-il, ayant retrouvé le sourire. Nathan a compris qu’il peut désormais lancer de l’eau. Il range l’essence dans son sac.
Nathan commence à entamer le chemin, mais se ravise : et si cette source avait des vertus magiques, après tout c’est la source à l’eau claire. Par curiosité il jette la grosse goutte dans l’étang de la source. L’eau irradiant de blanc se teinte d’un turquoise profond et s’anime de remous, puis se couvre d’écailles. Elle forme la spirale d’un serpent aux yeux d’or. Le serpent bleu parle alors à Nathan : « Merci, me voici revigoré, Nathan. Mon pouvoir n’est en effet pas illimité, et était sur le point de s’épuiser. Prends soin à l’avenir de recourir à mes pouvoirs avec parcimonie ; tes excès pourraient me faire disparaître… » Nathan, riche de cet enseignement, reprend la route, bien résolu à faire un usage raisonnable des pouvoirs en sa possession. C’est une manière pour lui de se souvenir des libellules disparues dans la gueule de la grenouille.
Le chemin serpente, dans une vallée étroite. Le vent souffle et siffle à foison. Nathan s’arrête pour reprendre son souffle. Il songe : c’est sans doute le feu qui l’aidera à dompter les vents ; les libellules ne seront une fois de plus que de peu d’utilité… Et Nathan n’attend pas, reprend le chemin et arrive à un col très étroit, rappelant un lit de rivière asséché, surplombé de branches mortes. Le lieu est lugubre. Des chauves-souris volettent au-dessus de lui ; des bourrasques le repoussent. Il décide de sortir l’essence flamboyante. De sa main coule une vive traînée de feu, derrière lui. Ainsi s’éclaire la tranchée rocailleuse, et la chaleur amie le réconforte. Il progresse lentement, jusqu’à une sortie en plein air. Un vautour est perché sur une branche ; il ricane à sa vue et le toise froidement. Nathan hésite à faire parler le feu ; il décide de forcer le passage tête baissée. « Attends ! Que viens-tu faire par ici ?
- Je viens chercher l’outre des vents.
- Tu es bien téméraire. Tu sais, j’en ai rongé des cadavres au bord de ce chemin… »
Nathan est intimidé par les yeux du vautour, mais il tend devant lui l’essence flamboyante : « Le feu m’accompagne ! » Et Nathan n’attend pas, et affermit le pas vers le sombre pic houleux qui le surplombe. Le vent tourne sans cesse, il est obligé de progresser en rampant. Ce sont deux heures d’effort, de petits gains remportés des pieds et des mains. Mais il dérape, et glisse d’un mètre : il a manqué de peu de dévaler la pente. Il reprend l’ascension, un plateau ne semble qu’à une dizaine de mètres au-dessus de lui. Mais cette fois il perd tous ses appuis, et chute dans la pierraille. Ce temps de l’abandon, face à la mort imminente, lui semble long : il pense à sa tente et à sa terre natale quittée pour le voyage. Il pense une nouvelle fois aux vertus de l’essence flamboyante, dont il s’empare pour la tendre vers son lieu de chute. De toute sa volonté, il en tire une tornade de feu qui le propulse comme une fusée en sens inverse, et qui lui permet d’atteindre une racine dépassant du plateau désiré. Il s’y accroche et peut de nouveau reposer et se reposer sur ses deux jambes : il l’a bien mérité. Là-haut donc, une sorte de couloir crachant moult vents paraît conduire à une grotte. Malgré les hurlements venteux, Nathan croit bien entendre un ronflement rauque ; et sent une odeur de soufre. Il se tient sur ses gardes. Il parcourt un virage à droite puis un virage à gauche, et parvient à une grande cave naturelle, où demeure l’âtre des vents. Mais comme il s’en doutait, il n’est pas seul : une grosse chauve-souris-vautour vient de se réveiller. Elle est recouverte d’une toison orange et violette. De ses grandes griffes, la CSV tente de déchirer l’intrus, mais ne fait que fendre un couple de rochers. Nathan, vif, esquive et lance une salve brûlante, qui contraint la CSV à se protéger. Nathan en profite pour lancer une salve plus puissante, en vain. La CSV enragée se jette sur Nathan, mais ce dernier est décidé à en découdre à l’aide d’une belle boule de feu. La CSV a l’aile brûlée, elle hurle de douleur, et de rage de ne plus pouvoir voler. L’essence flamboyante a cependant faibli de puissance. Face à la vorace CSV, Nathan peut tout juste opposer un jet brûlant avec lequel il atteint son visage, ce qui ne fait que l’aveugler. Désirant avoir le champ libre pour l’outre des vents, Nathan sort sa goutte et projette une vague fort puissante dans sa gueule. Ainsi elle est neutralisée. Alors les vents, désormais sans maître, se déchaînent. Pas de répit pour Nathan : il est projeté en arrière, et se cogne le dos au premier virage. Il s’adosse à la paroi, s’appuie des jambes, tend son corps contre la source des vents. Il nourrit amplement un jet d’eau en sa direction. L’eau lancée est torsadée par le vent, une pluie mousseuse en naît ; Nathan se protège les yeux, de plus en plus faible physiquement, mais résolu à ne pas céder face à l’élément aérien : il sait ce que lui a coûté d’être ici et il compte bien ne pas être délogé. Il ne sait lui-même où il trouve la force de ce dernier affrontement. De sa main gauche, il garde contre sa poitrine la faiblissante essence de feu, qui, par l’effet des rafales, l’auréole de feu. Tendu du plus qu’il peut, et courbé face à la source des vents, il progresse à petits pas avec la torsade géante surgissant de sa main droite. Il doit encore emprunter le virage à gauche et traverser l’intérieur de la grotte jusqu’à l’âtre. Il songe que la force va lui manquer. « Serpent de l’onde, je ne vaincrai pas sans ton aide. » Et son esprit se concentre sur l’image du reptile bleu. « Porte-moi de toutes tes forces. Accorde-moi d’être l’eau dompteuse des vents ! » L’eau torsadée se couvre d’écailles et accentue sa torsade. Nathan s’y fond, tandis que le jet serpentant, malmené par le vent, dispersé de toutes parts, croît vers l’âtre des vents. Il parvient jusqu’à l’entrée de la cave ; l’écume habite l’air, l’eau rayonne de turquoise et ses reflets colorent les parois. La colonne d’eau forcit, les yeux d’or apparaissent et percent de lumière les bourrasques. Elle rogne peu à peu la distance jusqu’à l’âtre, dans un feu d’artifices aqueux. Comme un serpent de mer face à un griffon, la colonne se tord dans tous les sens pour parer les coups et mordre au cou son adversaire, le tout avec une vivacité sans borne. Un dernier effort de volonté de Nathan : il crie si fort qu’il porte momentanément la voix des profondeurs. La colonne se renforce une dernière fois et trace violemment, déchirant l’air, un chemin jusqu’à l’âtre, où elle se concentre pour encercler l’outre. Aussitôt la colonne disparaît et Nathan reparaît l’outre dans les mains. L’endroit est désormais paisible ; Nathan s’allonge, harassé, et dévore son en-cas. Il sort ensuite de la grotte, et descend du plateau avec prudence. Après somme toute une petite promenade, il gagne la source à l’eau claire, où il laisse reposer la goutte. Il a pris soin de ramasser des branches et attise un foyer pour accueillir l’essence flamboyante. Mais il ne s’attarde que le temps nécessaire et rejoint vite le chemin de la tour du mage.
mardi 10 août 2010
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