mercredi 6 juin 2012

Terre lointaine


Tu es la terre où abordent mes navires égarés, rompus sur la grève
La flamme qui les guide
Les rochers qui les prennent
Les plages blanches et vides
-Épouses de leurs rêves
Où chutent triomphalement les vagues, leurs fracas et leurs rires.

Tu es ma terre, unique et promise
Je t’ai travaillée, je t’ai cultivée
Tu restes fière et sauvage
Lointaine, en devenir

Je m’abîme de toi, je m’use sur toi
Je meurs en toi et à chaque fois
Tu cries toutes les terres
Tu dis leurs espoirs

Tu sens la terre -mêlée de fragrances sûres
Et parle la langue du ruisseau atonal
Disert et automnal

Le lait de ton sein, le vin de ma vigne
S’unissent et fermentent jusqu’à l’âpreté
Des sentiers abandonnés, leur authenticité aussi

Tu échappes à mes mains
Tu es le vent
Et dans ta fuite
Faite de phrases fines, de souffles signifiants
Tu emportes toujours quelque chose de moi,
Et il ne me reste bientôt plus rien

Tes lèvres ont le sang en marée
Et peinent à le contenir
Oiseau incertain
Je viens alors m’y poser
Mais mes mains sont un secours abstrait
Leurs lignes n’ont qu’incongruité en partage

Je réclame ton sourire à la nuit
Tes yeux et leurs lumières
Les rires sarcastiques de l’éternité seuls répondent,
Je cherche en vain ta voix
Cette autre lumière
Le tanin de nos veines
La marbrure de nos sèves précoces
Rien, seul  le son froid du silence ricoche dans ces vallées exilées
Où j’exhume ton nom au comité végétal.

mercredi 14 décembre 2011

Rôdeur

J'ai des bagages toujours prêts, une culotte de rechange, les genoux affûtés, et une guitare accordée au LA de la route - tintement arraché aux souches et aux silex par mes bottes de nu-pied. C'est du bois rouillé que cette guitare où viennent s'élimer sporadiquement mes doigts -et leur chancre!- dans l'attente d'un peu d'avoine pour mes fidèles chevaux.

J'avance, sans compter les collines à gravir; je passe pareil les villages suspendus aux caprices du ciel. La mémoire me sert de repos; sa symétrie aux voies étoilées efface la porosité et la densité des esprits. Des chiens dans les dents, des sommets dans les pattes et des orteils dans les souvenirs; le poil mouillé, de bonds joyeux en vols hasardeux, je rêve éveillé.

De vieux livre -abris d'insectes noctambules- composent mon oreiller si le plancher vert fait défaut ou s'il se dérobe à mes idées. Un sourire à la chair rosée colle à mon cœur moite et ma langue a des ruisseaux pour parchemin: les sentiers nocturnes ne comptent plus mes passages détrempés.

samedi 9 avril 2011

K.41 La boîte à musique des souvenirs est un destin de dentelles mélodique.

Les premiers pas d'une gracieuse incertitude sentimentale [11 secondes] s'articulent comme les dents cristallines d'une boîte à musique ineffablement chère. La fugue mélodique n'est pas étrangère au mouvement des souvenirs qui valsent dans le cinéma intérieur de la remémoration. [35 secondes] Les souvenirs pèsent alors comme des engrenages. [44 secondes] En une légère soudaineté, une volte douce les élève et dissipe la pesanteur de l'incertitude. S'esquisse alors heureusement une temporaire résolution dans l'aigu : qu'importent les regrets, le devoir et les échecs, l'air gracile des hauteurs effile et épuise l'essoufflement de l'âme soucieuse. "Il est encore une raison d'être pour moi", songe souriant l'être affairé par ses pensées. Il se laisse porter vers l'hypothétique surgissement spontané de la solution à ses problèmes. [1 minute 48] Mais l'incertitude reprend, et ses délicates dentelures. Elles reviennent, sans réelle contrainte, le préoccuper. [2 minutes 20] La même volte qu'antérieurement désire de nouveau une solution, et pourtant, s'évanouit dans les hauteurs de la rêverie. [2 minutes 51] La déception de cette perte s'exprime par des traits durs du clavecin ; [2 minutes 58] et redonne néanmoins naissance au thème, qui apparaît complexifié, [3 minutes 11] empressé de rejoindre les hauteurs libératrices. Un évanouissement semblable au précédent mais allongé, comme rendu confus par l'incertitude ambiante, clôt une nouvelle fois l'élévation désirée. [4 minutes] De petits pas s'agencent comme de fragiles marches célestes, vers l'air salutaire. On voudrait y croire, porté par la brise amicale des hauteurs ; et pourtant, même dans une prison de cristal, il n'est pas d'évasion possible.

dimanche 20 février 2011

Revue de presse


Robinson du rythme, naufragé des trottoirs blafards ;

humant des doigts l’air des réverbères.


Les moucherons pleuvent autour de moi.

Têtes d’ampoules grillés !

Il y en a des constellations qui zèbrent dans un dernier souffle

et qui s’écrasent sur le sol, sur mes épaules, sur mon chapeau.


Frisson funambule,

c’est le vent qui m’amène son flot de nouvelle.

Le Times glisse le long du caniveau,

je reconnais les colonnes du Monde qui frémissent sous un banc.

El Mondo, Deutsche Welle, News Week et d’autres

font également parti du voyage,


et je les vois qui se rencontrent.


Je les vois qui copulent devant moi.

Les salops !

Maîtres de charme dégoulinants d’envie.

Pervers ! Satyres !


Je vous ai vu, vous papouillant les museaux,

ruisselant de foutre, là, dans les caniveaux,

tous ensemble,

ricanant des hommes qui vous marchaient dessus.

Je vous ai vu ! Charognes !


Vous ne sembliez pas vraiment embarrassés,

encore grands pontifes, maîtres d’éloquence,

éclatants de sincérité, d’authenticité,

de déontologie.


Je vous ai vu pourtant qui copuliez dans les décombres des villes,

au fond des poubelles des palaces, derrière les cendriers des places, devant la mairie même, sur les statues, au sol des églises !

Je vous ai vu !


Ils sifflaient les filles, des fillettes, dix ans à peine, peut-être huit,

glissant, silencieux serpents, le long des trottoirs.


Je les ai vu, tapis à l’ombre d’un réverbère,

qui rameutaient leurs troupes.

Libération, Sud Ouest, l’Express, Humanité, Dauphiné,

à la queue leu leu dans les ordures,

attendant leur tour de papouille !


Et peut être qu’ils m’avaient vu, ces déchirures, ces rognures d’encre, malgré cette orgie d’imprimerie qui semblait les confondre tous.


Vous auriez dû les voir,

se frottant gentiment le dos, les yeux convulsés de plaisir.

Ils se caressaient bien les hanches les salops !


Je m’en faisais tout un monde,

hébété sous mon réverbère par toute cette panoplie

d’ignominie journalistique.


Et je voyais les ombres qui défilaient,

silhouettes de mur longeant les vitrines froides.

Ils les voyaient aussi, c’en est certain !

Mais pas un ne s’arrêta,

pas un ne cria au drame.


Je les voyais pourtant,

les pudibondes, les pervenches, les dévotes,

les prêtres et les pasteurs, les philosophes.

J’épiais leur regard, et il glissait, je l’ai vu ! Ils les regardèrent aussi !


Mais pas un ne broncha,

ils ne firent que passer,


certains accélérant même sensiblement leurs pas.



C’est alors que je vis ce tas de débauche en papier

commencer à se foutre de moi, me brandissant

leurs médailles et leurs diplômes encadrés-sous-verre-affichés.


Ils en étaient fiers de leur tour de passe.

Eux avaient des papiers, tout en forme et bureaucratie, tampons, signatures, cachets, recommandations, garanties,

récépissés des bureaux de tous les ministères.


Moi je n’avais que mes mains, mes yeux,


et ma bouche,


qui se remplissait petit à petit

de minuscules moucherons et d’ailes d’éphémères,

illuminés par la lumière,


cherchant une grève où atte(i)ndre la mort.

Dealers de mots



« Le vice se répand ! », qu’ils clament à tue tête,

« le crime se propage ! Gangrène Dame Démocratie ! ».


On les voit le matin qui passent dans la rue…

Qui vendent des feuillets tachés d’encre noir.


« La mort est à vos portes ! Il y va de vos vies mes amis ! ».


Les gens accourent, se trémoussent, se disputent les papiers.

Les fronts se tordent au dessus des mots.


Peur,

disséminée à dose raisonnable le lendemain des grandes émotions.


Peur,

sur les ondes, les écrans, les panneaux, les plaques, les affiches,

les tracts, les flyers, les vitrines, les automobiles.


Horreur savamment distribuée… Mithridatisation perverse…

dépendance à la sueur, aux bondissements,

au sentiment d’un tout puissant.


Sécrétion jouissive de l’organe… peur… effroi… l’échine se détache,

se rétracte,

se tord.


Les chaînes s’oublient,

l’échine est parti,

l’homme est malléable,

flexible,


consommable.


Ronde

Tâtant du bout des lèvres

Le cadavre frais d’un poème.


Les glanes de sentiers sauvages

S’étirent sur mes mains pâles.


Pensée,

Glissant sur le bas des pages,

Bras tatoué des ombres,

Perles d’encre, découpant la peau froide du papier.


Pensée

Murmure éreinté du temps

Coulant lentement par les espaces transparents

D’un corps cherchant la lueur de sa mesure.


Criblé des traits éparses de ma plume,

Le temps muet s’agenouille à la virgule,

Attendant ma mort,


Tâtant déjà des lèvres

Le cadavre frais d’un poème.


dimanche 16 janvier 2011

Noctambule

Lutter contre le sommeil,
les paupières lourdes sont des rideaux de fer.
Ce soir je refuse de les abaisser,
ce soir je me rêve horlogicide.

Le corps tendu, mes bras que je fais traverser par des spasmes
m'emportent loin des douceurs de la nuit.

Le temps se suspend, refus du cycle normal des répétitions.

Il n'y aura pas de sommeil cette nuit,
Cette nuit est mienne.

J'emporte ce carnet et parcours les rues endormies au hasard de l'errance,
Je croise quelques exilés du sommeil comme moi,
Ombres longeuses de murs,
collectionneurs d'images laissées dans le halo silencieux des réverbères.

Nous nous rencontrons,
nous ne parlons plus,
nous sommes du langage des affranchis de l'horloge,
résistants noctambules,
insomniaques volontaires,
errants dans les rues délaissées par les foules du soleil.

A la fin des détours et des rencontres de silence,
les yeux gorgés de visages étranges et amicaux,
Je ramène dans ma petite chambre
quelques sens à panser,
quelques miettes, débris et autres coquilles de noix
ramassés sur le bas côté des routes bitumées.

Je les couche sous quelques feuilles de papier blanc,
les arrose patiemment avec un peu d'encre,
leur fait prendre l'air sur le rebord de ma fenêtre,
et attends, sans précipitation aucune,
qu'un jour ils s'envolent dans le regard affamé
de quelqu'un qui voudra bien les emporter loin de ces barres d'immeubles,
les fera passer de l'autre côté des villes,
là où ils seront enfin libres,
Eux aussi enfin soulagés des affres de l'horloge.