jeudi 25 mars 2010

Trouvé sur un trottoir.

Il ne reste que toi et moi,

un quelconque message
blotti dans une bouteille roulée par les flots.

Une plage peut-être où s'échouer,
un havre, une halte,
sur laquelle te rencontrer,

te tendre la main et te dire :

Ami,

il ne reste que toi et moi.

Et puis repartir roulé dans le creux d'une bouteille,
voyagé par l'écume bleue minuit,
loin des horloges et des grincements de scie ;

balloté jusqu'à la prochaine île,
roulé dans le fond d'une bouteille,
message dans l'attente d'un regard,
d'un œil épris de liberté, vagabond,
seul détenteur de Sésame.

Message raturant sans cesse ses lignes,
message de rencontre et de détours
cherchant dans l'amas des tâches d'encre,
une image, un mystère,
pour se sentir vivre dans ton regard.

Car il ne reste que toi et moi,

et moi n'est qu'un message, une page,
triturée, froissée, roulée au fond d'une bouteille,
et toi une ombre, une promesse, un rêve,
toi qui découvre dans la constellations des écritures
ce visage que je peux aimer,

Cet instantané qui retient le flot permanent des apparences,

où je ne suis plus seul,

car restent toi et moi,

Toi, étonné par la force de ton imagination,
Moi, se saisissant dans ton regard distrait
par la suite de lignes étranges et silencieuses.

Le message n'a qu'une parole faible, à peine prononcée,
un murmure qui s'achemine sur la page blanche
comme un blessé se traînant au retour d'une guerre.

Amputé par les traits acerbes
de la répétition normalisée des images-soleil,

déchiré par les dents mécaniques des chaînes de montage,
étouffé dans les noires trainées des fourneaux fondeurs de terre,

Message rempli d'échos,

D'écho fusillés au petit matin des longs mois d'hiver,
Échos lapidé par vengeance publique d'états totalitaires,
Échos brûlés par les bombardements quotidiens des ondes et des antennes,

vitriolés, défigurés, imputés, tranchés,
violés, battus, saignés,

Échos de toutes ces images que je retourne encore et encore,

les yeux gorgés de silence,

ici,

où ne restent que toi et moi,

avant que le flot ne m'emporte à nouveau,
sinueuses trainées d'une plume
obstruant peu à peu l'horizon de la page.



J'attends,

simple message,

que quelqu'un déroule mon regard.




6 commentaires:

Robin Sandr a dit…

Un petit 's' vient à manquer ici :
"Échos lapidé par vengeance publique d'états totalitaires,"

Robin Sandr a dit…

Je me lance dans une interprétation poétisante.
Ce qui est "Trouvé sur un trottoir." est un message en attente de destinataire. Ce message, métaphore du poème lui-même et de la singularité de sa parole (poétique), se perd dans un trottoir tellement commun qu'il est devenu flot infini, mer étendue à l'horizon, où dérive une parole qui ne trouve presque plus place. Au milieu de parler quotidien (relatif à la communication et l'action), et de la houle incessante des médias ("les bombardements quotidiens des ondes et des antennes"), le message n'a plus qu'à rouler jusqu'à une île favorable, où son regard sera déroulé, son monde découvert, sa parole entendue, à savoir : "Ami,
il ne reste que toi et moi." ; celle de la solitude à deux, amère, mais pétrie d'espérance.
Telle est sans doute l'un des aspects de la vie du poème aujourd'hui : errer dans l'ombre, jusqu'à une oreille accueillante pour la féconder.

Robin Sandr a dit…

Avec le temps, je me dis que toi et L'Etranger, vous êtes bien semblables à cette bouteille au milieu des flots, dans l'exil où vous tracez seuls vos voies. Et, un jour, vous reviendrez, comme une rosée en temps de sécheresse, irriguer mon sec coeur :
"Ami,
il ne reste que toi et moi."
Peut-on être sûr qu'une bouteille revienne ? et que dire de l'essence de l'amitié ?

L'Etranger a dit…

Les trottoirs sont riches de poésie!
Je me lance dans cette tentative ardue du « commentage » (oui, ce n’est pas ce que je préfère dans la poésie, a priori…), et faute d’essayer de comprendre, d’analyser ou de décrire le poème, je vais me laisser porter par l’expérience personnelle de ce poème... Je déserte mes propres pages, alors pourquoi ne pas investir les vôtres !
J’ai beaucoup aimé tous tes poèmes, je leurs trouve un style, un son, une musique particulière, ce qui me semble être le premier critère de réussite (si critère et réussite il faut…). A première lecture celui-ci m’emballait un peu moins, je me disais, peut être un peu simple… Un peu évident… J’avais tout faux. Nous avons tous fait l’expérience étrange d’un poème incapable de nous toucher à la première lecture mais qui nous laissait pourtant persuadé d’une grande force si nous le lisions au moment opportun. Il ne faut je crois jamais oublier que la poésie est expérience, événement. Elle nous attend. Il y a un kairos propre à chaque poème. C’est une question de rencontre. Les premières lectures m’ont laissé ce goût triste d’une qualité que je ne pouvais pas goûter, pas apprécier pleinement. Il me semblait alors qu’il manquait quelque chose au poème, peut être manquais-je de quelque chose pour accéder au poème... Ce n’était en fait pas le bon moment. Je viens de faire l’expérience de ce poème, je l’ai vécu, déroulé…
Étrange sensation de se sentir une partie du poème, voire de sentir le poème se faire mien, je suis rarement entré pareillement dans un poème (en ce sens de se sentir happé de l’intérieur, comme si le poème en venait à naitre en moi, je vais tenter de m’expliquer, et ce n’est pas gagné…). On s'investit, on se dessine, on écrit en lisant ton « message » (c’est là qu’est à mon sens sa force incroyable), ton message devient le message puis parfois dans l’originalité surprenante qu’il tient mon message, celui que choisie de dessiner mon imagination suivant le flot de tes mots... même si l’espoir du début se déroule suivant un fil qui semble nous ramener à une réalité plus dure –le message est fragile-, on finit par dérouler complètement ton regard. Et c’est finalement son propre regard que l’on observe dans le cul de ta bouteille, comme dans les yeux d’un ami.

L'Etranger a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
L'Etranger a dit…

La quête infinie, le sésame, tu l’approches, tu le goutes et on le goute avec toi. Mallarmé disait « tout homme a un secret en lui, beaucoup meurent sans l’avoir trouvé », on sent la présence de ce secret, (qui nous fait autant qu’on le fait, qui nous guète d’autant plus qu’on le cherche) on le voit, ou plutôt on le devine, au fond de la bouteille, plein de contradiction, encore voilé par les brumes mais déjà brulé par le soleil, il nous attend tous. Ce poème est une porte ouverte sur le voyage. Le voyage compris comme mouvement intérieur et extérieur sans distinction ni sujétion de l’un à l’autre. Ce voyage conduit à ce secret, même si le voyage seul importe. Mais ce voyage est mon voyage. Même s’il est important d’avoir conscience que NOTRE voyage nous attend tous. Il apparaît alors une communauté de solitude, une mélancolie plurielle, elle se décline, elle s’égraine, s’infuse dans et par une énergie et un dynamisme proche de la folie (comprise comme solitude définitive) à éviter (?). L’important est de rester à la limite sans ne jamais la franchir(?). Le risque est là. Personne ne peut l’éviter qui veut pleinement atteindre les profondeurs de l’âme, du corps ou de ce quelque chose que chacun nommera comme il l’entend.
Seul mais avec les autres, comme si là était le secret,
Mais si je ne suis pas convaincu qu’il s’agisse d’abord de cela, c’est enfin une ode magnifique à l’amitié. Parce que la liberté s’expérimente avec l’autre, se partage, se découvre par soi dans l’autre (parce qu’exister c’est exister pour et dans l’autre, même sous la forme d’un mystère), par l’autre dans soi et parfois contre l’autre - cette saturation et ces interminables sollicitations quotidiennes. Le poète est visionnaire, tes visions sont pleine de cette saturation, de cette confusion et en même temps la cause en semble clair, c’est alors la saturation non pas comme objet mais comme vécu que tu exprimes, et que tu cherches à dépasser( ?).
Je m’arrête ici, conscient d’être plus « à-côté » que dedans, mais la lecture de l’ « à-côté » pourrait-être la seule lecture véritable… La richesse du poème est indéniable, par ses thèmes, ses non-dits et ses mystères, par ses images… Je pense qu’on pourrait y écrire à propos des heures durant. Merci !