mercredi 9 juin 2010

C'est donc ...

Les bras sur la tête, le coude rentré dans les côtes,
les jambes pliées sous le pied traversé de spasmes,

la main qui gratte le menton sous le ventre,
le nombril du tibia qui pend sous le genou,

le cœur qui s'emballe, qui se referme sur l'estomac foie petit pois,
le visage qui n'a plus de profil, la face qui s'écrase contre la vitre,

le poing aux ongles qui rentrent dans la paume,
le poing battant les cuisses sous les épaules,

le cou cerclé par colonne vertébrale, le torse tordu écrasé sur canapé,
le crâne tondu qui repose sur le flanc,

les hanches mâchoires qui déglutissent le sang noir de mes mains,
la peau tendue par des pinces accrochées à la lampe fer du bureau,

les doigts qui poussent entre mes lèvres,
ma langue arrachée qui a pris greffe sur ma poitrine,

ma cage thoracique écartelée qui libère mes poumons pompes à saveur.

C'est donc, c'est donc ...

Le cycle morbide des répétitions qui me ressaisit,
Je ne sais plus quand commence le jeu,
quand finit le je ...

C'est donc, c'est donc...

La foule inerte des ronds de fumée essayant de soulever le carreau de la vitre retenant le souffle de mes étoiles,
qui ne me distrait plus ...

Dans la suite tapageuse des rayons de soleil,
à peine interrompue par le passage des troupeaux de nuages,

Je ne trouve plus les ombres dont mes yeux se nourrissaient.

La boucle bouclée se referme sur un reflet
du miroir flou des profondeurs papiers.

Le bras sur la tête, le coude rentré dans les côtes,

C'est donc, c'est donc ...

Toute l'âme résumée quand lente nous l'expirons dans plusieurs ronds de fumée,
abolis en autres ronds, cercles de papiers et chimères alignées,

Que les hanches mâchoires déglutissent le sang noir de mes mains,
Que ça bave sur la feuille immaculée
Et remplit le vide apathique des journées qui s'étirent dans le silence des villes.

C'est donc, c'est donc ...

Embarqué de frêle esquif, à la reconquête de l'eau dérobée,
La voile gonflée au souffle de paroles amères,
Que je scrute le ciel pour découvrir les cartes
masquée dans les cascades lactées.

- Regards d'ancêtres et d'enfants qui se croisent-

C'est donc... la nuit,
notre grand livre à tous.

Et au soleil d'un grand feu de carnets et de cahiers,
les flammes longues et bleues dévorent
les lignes minces et serrées qui pigmentent mes yeux,

Dans la fumée du foyer des cendres se dessine un visage,
Phénix, Robinson renaissant à chaque incendie,
à la dérive toujours des océans dépourvus de larmes,

C'est donc, c'est donc,

Embarqué de frêle esquif, à la fuite des villes
et de leur cadavre cortège,
du flot ruminant de leurs masses consommantes,
de l'inertie maladive des corps propulsés métro,
des festins électriques et d'essence,
et de l'odeur encore fraiche des charniers...

Tout se mêle dans le bombardement quotidien des ondes et des antennes,
des ruines citadines jaillissent les images par gerbes incandescentes,
étincelles acides, électronique avide,
c'est la décharge mondialisée, l'électrochoc collectivisé,
le prozac distribué par transistors interposés.

Les patients cliniques de la norme
vénèrent en silence les blouses blanches
et les nouveaux fils du Soleil qui s'affairent sans cesse
dans le ventre des grands monolythes de verre.

Les hommes une laisse en soie nouée autour du cou
mettent au point les grandes incantations,
les calculs bénéfices bonheur
et l'avenir toute probabilité...

C'est donc .... l'aurore,
qui refuse de trancher
l'horizon de toutes leurs horreurs,

C'est donc, c'est donc ...

Ma langue arrachée qui a pris greffe sur ma poitrine,
la nuit qui ne veut pas en finir,
ces mots répétés qui se confondent, s'entrechoquent,

Débris miettes et quelques restes ...

Il n'y a plus de mots ...

C'est donc, c'est donc ...

Ma cage thoracique écartelée qui libère mes poumons pompes à saveur,
l'insomnie révoltée du briseur d'horloge,

C'est donc, c'est donc ...

Le coin bleu de la page qui prend feu,

courrez, pauvres fous, courrez !

fragiles brindilles et coques de noix,
tout cela flambera bien vite, croyez moi !

C'est donc ... le poème qui se veut torche,
l'écriture foudre,
qui dans un fracas de terre
ensevelie les répétitions des villes,
embrase dans un vacarme de démence
les conduites et tuyauteries des biens pensants.

C'est donc, c'est donc...

Le cadavre macabre des feuilles qui recouvre déjà la scène,
déchiqueté, tranché, cisaillé,
le poète qui ne veut plus de poèmes,
qui veut écrire des braises,
chanter des ruines,
et danser sur le cercueil des villes tentacules.

C'est donc, c'est donc ...

L'horloge qui ne cesse sa ronde,
la course effrénée du poignet
qui cache le mot clandestin sous des monceaux de papiers...

Mais l'horloge guette toujours,
et rattrape le temps que je veux ici préserver...

C'est donc, c'est donc ...

La mécanique butée des aiguilles de fer
qui encore agence la ville,
et d'un même geste banni l'aurore,

que nous ne verrons peut être plus...

1 commentaire:

Robin Sandr a dit…

J'aime bien ce poème, qui ne manque pas de souffle. Je suis un peu mitigé devant la reprise de tes thèmes désormais familiers de critique de la société de consommation de l'information ; mais de nombreuses trouvailles d'expression donnent du poids à l'ensemble. J'ai fait un petit relevé de ce qui a attiré mon attention.

« ma langue arrachée » : un clin d’œil à Serge Pey ?

« Embarqué de frêle esquif, à la fuite des villes
et de leur cadavre cortège,
du flot ruminant de leurs masses consommantes,
de l'inertie maladive des corps propulsés métro,
des festins électriques et d'essence,
et de l'odeur encore fraiche des charniers... »
Tu peux être fier de cette strophe, je l’apprécie tout particulièrement. On y sent bien ce mouvement d’exil aventureux que motive le dégoût de la ville, de sa morbidité : la fougue du départ résolu, d’en finir avec ça.

« C'est donc .... l'aurore,
qui refuse de trancher
l'horizon de toutes leurs horreurs, »
Strophe mémorable aussi.

Pour finir, une petite correction : l’impératif présent de courir n’est pas « courrez » mais « courez ».